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Louis Godin

Né au Lac-Drolet, petite municipalité de la Beauce, monsieur Louis Godin devint orphelin à l’âge de 11 ans. Il fut alors placé dans un orphelinat près de Lévis avant de se retrouver à St-Ferdinand. À 16 ans, il prit la décision de commencer à travailler et s’engagea dans un lot de colonisation en Abitibi. Attiré par la manne de l’Ouest canadien, il partit pour aller travailler aux récoltes un peu plus tard. En revenant de ce périple, en passant par Winnipeg où il séjourna pendant 3 mois, il s’arrêta à un bureau de recrutement de l’armée situé sur l’avenue Portage. Il s’enrôla sans hésiter et fut dirigé successivement vers les centres d’entraînement de Valleyfield, Borden et Val Cartier.

Le raid de Dieppe ayant pris une tournure catastrophique, le Régiment des Fusiliers Mont-Royal (FMR) avait subi une hécatombe qui nécessitait la reconstruction totale de l’unité. On profita alors de l’arrivée de nombreux Québécois et de Canadiens-français pour leur donner l’instruction et l’entraînement nécessaires. M. Louis Godin reçut alors un entraînement de type commando et on l’initia aux manoeuvres de débarquement. Il s’entraîna aux déplacements dans l’eau et à l’escalade de falaises.

Le 7 juillet 1944, il débarqua à Courseulles-sur-mer. Tout comme son camarade Louis-Fernand Papillon, il alla relever les Queen’s Own Rifles à Carpiquet le 11 juillet. Faisant partie lui aussi de la Compagnie B (peloton 12 Bergeron), il dut également s’élancer vers son objectif: la ferme Beauvoir. À court de munitions, il se creusa une tranchée pour se protéger: «On a des pelles et des pics, ça on en manque pas!» Les Allemands qui détenanient cette position avant eux avaient pourtant fait le travail, mais le soldat Godin savait qu’il valait mieux ne pas les utiliser: «Ils placent des traquenards là-dedans… si vous sautez dans le trou, vous en ressortez aussi vite et vous n’avez connaissance de rien.»

Quand les Allemands les ont encerclés, sachant «qu’on ne combat pas un Panzer avec ses poings», Louis Godin décida de se rendre: «J’ai pris mon casque d’acier, je me l’ai calé dans les yeux comme on dit, je me suis levé les deux mains en l’air et j’ai sorti du trou… j’avais une frousse épouvantable… j’ai perdu la boule!» Il s’occupa ensuite d’un blessé qui avait reçu une balle sous le bras et crut que le projectile pouvait s’être logé dans les poumons du malheureux puisque du sang s’écoulait de sa bouche quand il essayait de parler. Ils se dirigèrent vers le QG allemand les mains sur la tête, en suivant avec précaution les Allemands dans les champs de mines puisqu’eux seuls en connaissaient l’emplacement. Un officier allemand s’adressa à eux dans un Français impeccable. Il était un ancien étudiant de l’Université McGill à Montréal et était retourné servir son pays quand la Seconde Guerre mondiale éclata. Une ambulance prit soin des blessés qu’il n’a jamais revus par la suite.

On les transporta ensuite vers Alençon en camion. Ils avaient reçus de petits drapeaux blancs qu’on leur demandait d’agiter frénétiquement pour éviter d’être mitraillés par l’aviation alliée omniprésente dans le ciel français. M. Godin dit avoir gardé un bon souvenir de son passage dans cette ville. Puis, les prisonniers furent dirigés vers Chartres où ils montèrent dans des trains. Privés d’eau et de nourriture, ils se servirent des petits contenants métalliques destinés aux besoins naturels afin de recueillir l’eau de pluie qui coulait sur le toit des wagons. La consigne était de se mouiller les lèvres uniquement pour que chacun puisse en profiter. La chaleur étouffante qui régnait à l’intérieur obligeait les hommes à utiliser leur chemise en guise de ventilateur pour s’aérer. Quand l’un était fatigué, un autre prenait le relais. Ils restèrent quelques jours en gare avant de finalement quitter pour le Stalag XIIA de Limburg où il reçut le matricule 83132.

Afin d’enlever toute velléité d’évasion aux prisonniers, on leur retirait lacets de bottines, bretelles, et boutons de pantalons. On subissait ensuite l’humiliation des latrines à la vue de tous avant d’être désinfectés et douchés. le camp de Limburg en était un de transition et les détenus y séjournaient peu de temps avant d’être redirigés ailleurs. Dans le cas du soldat Godin, la destination suivante était le Stalag VIIIB de Teschen, ville de Tchécoslovaquie cédée à la Pologne par les Nazis suite aux accords de Munich. Le fusilier Godin y était arrivé peu de temps après une action de la Résistance dans les environs et il a vu une charette pleine de cadavres passer sous ses yeux, qu’il associa à des otages sacrifiés en guise de représailles. On l’affecta à l’Arbeit Kommando E902, la mine de charbon de Delbruckschachte-Hindenburg où il travailla pendant quatre mois. Son menu pour la journée: une soupe claire, une patate pourrie et un morceau de pain noir; une fois la semaine on les gâtait avec une tranche de fromage et un bout de saucisse. Aucun salaire le premier mois, 20 marks le deuxième, 40 le troisième, et le départ précipité du camp annula sa solde pour le dernier puisque les Russes approchaient.

Un matin, les gardes distribuèrent une ration de pain pour deux jours en avertissant les prisonniers d’être économes car on quittait le camp sans savoir pour combien de temps: «On marchait cinq de large avec des bottines de cuir sur des chemins glacés.» Le soldat Godin est passé par Katowice, ville de Pologne annexée au Reich, au cours d’une marche de la mort qui l’a mené jusqu’en défunte Tchécoslovaquie. Un jour et une nuit à marcher presque sans arrêt et, quand on leur accorda enfin un repos d’une vingtaine de minutes, les crampes se sont manifestées dans toutes les parties de leurs jambes endolories. Le cortège n’a pu faire mieux que 5 km en un après-midi par la suite et les Allemands décidèrent de s’arrêter dans une raffinerie de sucre pour permettre aux prisonniers de reprendre des forces. Les hommes furent obligés de dormir sur le plancher de ciment de l’usine en plein mois de février. Les Russes subissaient les pires traitements pendant ces marches forcées. On les frappait au moindre signe de faiblesse et une balle dans la tête attendait ceux qui n’obéissaient pas ou qui n’avaient plus la force de suivre: «Quand on entendait un coup de fusil, on se disait “Tiens un autre Russe!”» Un jour, un Canadien n’arrivait plus à marcher. Godin et ses copains refusèrent de le laisser derrière. Une charrette servant à transporter les blessés fermait la marche, mais elle était déjà à pleine capacité. Les Allemands ordonnèrent à un Russe de descendre pour faire de la place et ils l’abattirent sur le champ.

Sept jours de suite sans obtenir aucun ravitaillement, les hommes en étaient réduits à manger de la neige avec le risque d’attraper des maladies. Au cours d’un arrêt dans une ferme, le soldat Godin vit un compagnon d’infortune manger ses poux! Dans une autre grange, le repas des cochons servit à rassasier l’appétit des détenus. Le FMR Godin, qui attrapa finalement la dysenterie, était ennuyé par de sévères irritations: «Le derrière me brûlait assez que c’est ça qui me faisait marcher!» Il se rappelle également avoir mangé du cheval cru quand l’un des équidés s’était effondré et que les geôliers allemands avaient permis aux prisonniers de se servir. Curieusement, malgré ce régime, certains Russes semblaient engraisser de façon surprenante: «Quand l’un d’eux mourait, l’autre lui prenait ses vêtements. Il y en a qui avait jusqu’à cinq épaisseurs de vêtements sur le dos!»

Dans le ciel, l’arrivée d’appareils alliés servant d’observateurs pour l’artillerie annonça enfin la fin du calvaire. Le bruit des chars (il avait reconnu le son des Sherman), acheva de les convaincre et ils coururent vers leurs libérateurs, des Américains: «J’ai embrassé le char parce que le chauffeur était trop haut!» Les Boys ne pouvaient s’occuper d’eux pusiqu’ils devaient continuer au front, mais on leur conseilla d’attendre l’arrivée des ravitaillements le long de la route. Quand on leur demandait leur nationalité, ceux qui répondaient “Canadians” recevaient une boîte de “stew”. Quant à ceux qui s’écriaient “British”, les Américains se contentaient de leur envoyer la main. Les Anglais sont peut-être fiers, mais ils ne sont pas fous! Ils se mirent à crier “Canadians” par la suite pour recevoir des victuailles eux aussi!

Des Dakota qui se chargeaient du ravitaillement reprirent les anciens prisonniers après avoir déchargé leur cargaison. Le soldat Godin revint de cette façon à Reims, puis de là, à l’hôpital d’Aldershot en traversant la Manche dans la soute à bombes d’un quadrimoteur Lancaster. Le cargo Île-de-France se chargea de le prendre à Liverpool pour le ramener sain et sauf au pays. Aujourd’hui M. Louis Godin vit avec sa femme à Québec, mais ses souvenirs s’effacent peu à peu…

 

Biographie de M. Louis Godin par

Éric Giguère

Les fusiliers Mont-Royal Nunquam Retrorsum